Lars Selavy

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Fuck Manifesto

En guise d’introduction…

 

Je m’adresse à tous ceux qui, fatigués des valeurs de notre temps, fatiguées de sa mollesse, de sa corruption, de sa complaisance, de sa futilité, de sa brutalité cherchent des alternatives. Ce texte est une proposition. Pour se retrouver autour d’un dénominateur commun, d’une entente minimale qui ne veut pas dire « plus petit dénominateur commun », qui ne veut pas dire consensus mou ou accord passif. Ce texte ne troque pas de radicalité pour plaire, il ne se veut pas consensuel. Ni démagogue. Il se cherche. Il cherche. A replacer une éthique là où tout devient confus, où le compromis et la compromission font bon ménage, où faire-quelque-chose-de-sa-vie rime avec compte-en-banque-bien-garni, gloire-personnelle et multitude-d’objets-aussi-familiers-qu’inutiles-pour-peupler-mon-univers-si-cruellement-vide.

 

Je veux en finir avec les concepts d’uniformité, de majorité, de normalité. Je postule que l’homme moyen (càd humain, mâle, blanc, majeur mais pas sénior, aisé, propriétaire, valide, travaillant, vivant en toute légalité de toute heure et de tout temps, sportif, en bonne santé, etc) sur lequel se base la démocratie : toutes les constitutions, les droits de l’homme, le système juridique en général et l’idee même d’humain, je postule donc que cet homme n’existe pas. Il est un concept -duquel, certes, certaines personnes se rapprochent plus que d’autres- mais qui n’est qu’abstraction, une sorte de maître-étalon au-dessus de toute réalité, un grand prêtre de l’illusion ou, justement, la statue que cet iconodule vénère.

 

Ce texte s’adresse aux entités individuelles qui entretiennent leurs particularités et ne se mutilent pas pour se fondre dans le moule et la foule. Ce texte s’adresse aux anormaux ; ou du moins, voudrais vous pousser à vous considérer comme tel, et signifier concrètement la mort des monopoles et de ceux qui les construisent. Il n’y a pas d’avenir rose, pas de fin de l’histoire douce et joyeuse, pas de complétude, d’accomplissement final pour l’humanité. Simplement, des chemins, des routes, des sentiers, qui ne mènent nulle part ailleurs qu’à eux-mêmes. Ce texte se réfléchit, se perçoit, s’entend et se voit comme une voie parmi d’autres, comme une voie qui ne possède pas la raison ou la vérité, comme une voix qui a besoin de crier et d’être écoutée et qui ne demande qu’à créer, avec d’autres, une polyphonie riche et dissonante.

 

 

Devant l’insécurité de notre abri et de notre vie, nous pratiquons l’art du recyclage, de la récup. On ne glane plus la protection de l’état, de l’église ou de mécènes. On fait avec ce que l’on trouve sachant qu’on peut se faire expulser d’un jour à l’autre pour le bien d’un grand projet urbanistique ; et laisser derrière nous une partie de nos objets, de nos vies. L’éphémère devient une esthétique en même temps qu’une nécessité. On trouve puis on abandonne au gré des envies des propriétaires et de leurs amis spéculateurs et policiers. Personne ne nous nourrit pour entretenir le bel artiste que nous sommes peut-être et nous ne l’espérons pas. Nous ne voulons ni nous vendre, ni implorer la charité, ni nous plaindre. L’argent bourgeois atteindra nos poches par d’autres moyens que par nos créations. Nous prenons ce dont nous avons besoin là où nous le trouvons.

 

L’art du recyclage ne se limite pas à glâner les matières premières nécessaires à la fabrication d’objets. Il remet en question le concept même de création comme propriété à part entière d’un individu. C’est un art qui est fait de bricolage. D’assemblage. De remaniage. Parce que nos subjectivités sont créées de toute pièce à partir d’un environnement donné, parce que c’est la vie en société, en communauté qui nous forge tels que nous sommes. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes tous les mêmes, loin de là, mais je conteste l’idée centrale, dans la pensée occidentale, de la sacro-sainte individualité comme produit d’une grandeur d’âme particulière ou d’une profonde authenticité donnée à priori. Je postule que nous sommes ce que nous faisons, que nous sommes produits par un milieu et une culture donnée. Donc l’art est à tout le monde et à personne à le fois, il fait partie du patrimoine collectif. Le droit d’auteur est une fantaisie propre à notre époque et à notre civilisation. Rien ne la justifie. Certainement pas les intérêts financiers de quelques grosses entreprises. Aucune création n’est le fruit unique d’une pensée géniale ou avant-gardiste, tout est lié, toute création prend ses sources dans ce qui a été fait, ce qui a déjà été « inventé », ce qui existe, ce qui est latent et présent dans l’imaginaire collectif. J’affirme la liberté de tous de se réapproprier le travail d’autrui pour le diffuser et le modifier à son gré puisque rien ne nous appartient.

 

L’art n’est plus affilié à aucun type de pouvoir ni de politique. L’art se suffit à lui-même puisqu’il a perdu ses maîtres. Nous n’appartenons à aucun courant ni mouvement. Nous pratiquons l’art comme la vie, avec une ferveur qui ne laisse pas de mélancolie boueuse ou de passivité effrénée nous diriger. Notre art est politique dans son essence et dans sa pratique, pas dans son discours. Il ne prêche pas de parole vertueuse ni de propagande niaise. Il est et cela nous suffit. Il est le reflet d’une réalité, celle que nous vivons. Il est à la fois miroir, arme ou regard, terroriste, poète, brutal et contemplatif, aliéné, pomme et décevant.

 

Vous nous trouverez là où vous ne vous y attendez pas, au détour d’une rue, sur le passage d’une émeute, accroupis à caresser votre chien, dans votre lit… Qui sait? Nous sommes partout et nulle part à la fois, nous sommes tout le monde et personne. Mais vous êtes peut-être un peu nous. Et nous sommes parfois un peu vous.

 

Nous rions au vent et hurlons à la lumière. Celle de midi, qui cache la profondeur des choses. Celle de minuit, qui chasse les recoins d’ombre où nous nous plaisons tant. Vous nous trouverez tant dans les égouts que dans les châteaux, nous sommes polymorphes et nous adaptons partout. Nous sommes les puces qui grimpent sur vos chats et envahissent vos maisons. Nous sommes les louves que vous vous plaisez à voir en cage. Nous sommes les bœufs que vous aimez voir travailler puis admirer dans la vitrine du boucher. Nous sommes ce boucher qui peut-être un jour vendra des pièces de vos chairs.

 

Cet art, nous ne vous le vendrons jamais. Ou peut-être, avec ce rire plein de mépris, nous vous le laisserons, comme une coquille vide qui a perdu tout pouvoir d’invocation une fois passé dans vos vilaines mains. Ce que nous possédons, jamais vous ne l’aurez, parce que votre argent le détruit quand il le touche. Il y en a des choses que vous ne pouvez acheter. Mais vous l’ignorez, parce qu’en acquérant fortune, vous avez perdu les sens.

 

Nous nous inscrivons dans l’histoire et agissons dans le présent, même si l’avenir nous semble compromis. Nous entendons les cris qui fusent autour de nous et observons la décadence d’une civilisation. Nous sommes les produits de cette société et de son déclin*. Nous nous trouvons aux côtés des malchanceuses, des enfants, des vieillards, des enfermés, des animaux, des infirmes, des vilains, des errants, des femmes, des taulards, des sans-papiers, des déçues, des malades, des idiotes, des putes, des voleurs, des illégaux, des inconciliables, des irréconciliables.

 

Notre art est une arme.

Contre la bêtise, l’ennui, la puanteur ambiante et les crimes, les vrais : ceux des oppresseurs, ceux des puissants pour qui nos vies n’ont d’importance que pour gagner la partie.

Pour le multiple, le divers, la violente, l’obsolescent, la différente, l’étrange. Nous ne cogitons pas sans fin sur nos propres processus créatifs. Nous ne nous laissons pas subjuguer par un bonheur béat ou une tristesse faste. Nous crachons sur le bien-pensant, le convenu, les lieux communs, le complaisant. Nous laissons les milieux affairistes aux artistes dévots ou ambitieux et préférons patauger dans la vase qui suinte de vos déchets.

 

Nous ne planons pas en nous réjouissant de notre fonction sociale présumée. Nous ne mettons aucune hiérarchie entre les différents types de créations, qu’elles soient dites mécaniques, politiques, artistiques, électroniques, littéraires, informatiques, philosophiques, architecturales, hypocritement maçonniques, sexuelles, qu’elles soient de taille, façonnées, bricolées, revisitées, poinçonnées, dévissées, soudées, montées. Nous touchons à tout et ne nous enfermons pas dans une spécialité. Mais nous ne nous contentons pas d’effleurer des domaines, nous aimons aussi les creuser, les approfondir, les manipuler, les triturer, les modeler, les déformer. La règle est la débrouille et la curiosité, l’autonomie et la solidarité. C’est cette curiosité même qui nous permet de nous investir dans certaines spécialités sans quitter des yeux un ensemble, des ensembles, sans boucher nos oreilles à ce que d’autres ont à dire, sans fermer nos sens aux caresses ou aux claques.

 

Nous rejetons le modèle de vie bourgeois et capitaliste. Nous désirons le partage des tâches ingrates, nous ne voulons pas de servage masqué ou d’esclavage soi-disant consentant. Nous ne voulons pas que d’autres nous débarrassent de nos poubelles, nous en avons marre qu’on passe derrière nous pour nettoyer nos merdes, nous emmerdons l’infantilisation forcée et forcenée que nous subissons. Nous savons tenir un balai, nous pouvons manier un tournevis, nous apprendrions à manœuvrer un camion poubelle ou un chasse-neige. Marre des panneaux, des enseignes, des conseils d’hygiène, des notices explicatives, des posologies, des modes d’emploi. Nous ne voulons pas d’une culture du travail, avec le plein-emploi comme but en soi. Le travail salarié ne nous intéresse pas. Nous savons ce que nous voulons, ou plutôt ce que nous ne voulons pas. Et nous nous battons pour maintenir des espaces dans lesquels nous vivons plutôt que de survivre.

 

Bien des idéologies ont passé et nous ont éclairées de leurs utopies ou nous ont molestées de leurs brutalités. De l’eau a coulé sous les ponts. Leur règne est pour un moment révolu. Puisque le socialisme n’est plus. Certaines idéologies de masse ont déserté pour un temps nos contrées, laissant le monopole à la Victorieuse, le Seule, l’Unique. L’écologie teintée de complaisance et ses discours gluants se fondent tant bien que mal dans une économie de marché. Et ceux là mêmes qui détruisent nous prêchent le repentir, le teint rose, l’œil brillant. La désillusion nous habite, bien sûr, comme tout le monde. Mais une sorte d’espoir fou, de joie sauvage nous maintiennent la tête hors de l’eau et nous permettent de nager, même à contre-courant, voir de sortir du fleuve. L’anarchie existe. Dans les recoins, les interstices. Elle se vit au quotidien, dans notre rapport au monde, notre rapport aux êtres qui nous entourent, à nos activités. Elle existe et n’est pas totalitaire. Elle co-existe. Elle n’est pas la seule réalité. Elle en admet d’autres.

 

*Le mot déclin est fort relatif, je l’utilise ici en réaction aux notions de Progrès dont nos valeurs, nos mythes et nos récits sont pétris. Je reste ici, bon gré mal gré, dans des conceptions téléologiques de l’histoire et de l’avenir de l’humanité.

 

TO BE CONTINUED…



One Response to Fuck Manifesto

  1. Bonjour Sara,

    Bon je t’avoue être un peu étonnée (mais pas trop, car à l’époque tu étais déjà sur ta route…) par ce radicalisme de la pensée, de l’action, de la pensée en action, du rejet de tout compromis mais c’est bien que des gens comme toi existez pour faire bouger la ruche!

    Je ne me reconnais aucune place dans cet univers car je suis peut-être has been avec ce genre d’idées, et j’aime, je dois l’avouer quelques « horreurs » ( trrrès durement gagnées).

    Par exemple : être devenue propriétaire ce qui m’endette épouvantablement (et ne durera sans doute pas, vu ma situation), mais bon! J’ai senti que j’avais accompli quelque chose….oui je sais, soit tu craches, soit tu ris 😉 Bref.

    Le fait d’avoir envoyé pété mon travail manu militari pour tenter de devenir quelqu’un qui crée. Je n’en vis pas mais ça me fait vibrer.

    Je suis d’accord avec pas mal de choses comme le fait que : « Je postule que l’homme moyen (càd humain, mâle, blanc, majeur mais pas sénior, aisé, propriétaire, valide, travaillant, vivant en toute légalité de toute heure et de tout temps, sportif, en bonne santé, etc) sur lequel se base la démocratie : toutes les constitutions, les droits de l’homme, le système juridique en général et l’idee même d’humain, je postule donc que cet homme n’existe pas. Il est un concept…. »

    Mais j’aime le monde, les gens, leurs différences, leurs faiblesses, leurs contradictions, je hais l’agression.
    Je ne supporte pas le manque d’hygiène (mon côté petit bourgeois, sans doute), et je ne parle pas de ceux qui vivent dans la rue et qui n’ont de ce fait pas les moyens de se laver chaque jour…

    Bon je ne voulais pas ne rien t’écrire, vu le plaisir de t’avoir revue, mais je ne suis pas une argumentiste, loin de là et ne polémique pas non plus, juste ces quelques mots laissés ici.

    Je t’embrasse Sara,

    Katia



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